Une rivière de feu

26-12-2011 19:11 - 1088 visites - Flux International - Ecrit par Le candide - Lire son flux RSS
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 Il y a quelques semaines, la banlieue de Pereira, une ville située au sud-ouest de Bogotá dans la cordillère des Andes occidentale, était victime de graves inondations provoquées par la saison des pluies qui frappent la Colombie depuis un an et demi (voir : Un an d’hiver). Les quatre mois d'été de cette année n’ont hélas pas été assez longs pour que les terrains gorgés d'eau retrouvent leur stabilité ou pour que les autorités puissent effectuer les travaux de renforcement des murs de contention.

Ainsi, la banlieue de Pereira, connue sous le nom de Dosquebradas (littéralement : deux défilés en référence aux deux rivières qui traversent la région et qui ont marqué la terre des rides profondes de leur passage), a vu les eaux des deux rivières qui la traversent gonfler au point d'envahir routes, champs et maisons. Lorsqu’après plusieurs jours, les eaux se sont enfin retirées, elles ont emporté avec elle la terre des montagnes, provoquant éboulements et dévastations. Le gazoduc qui traverse la région a d'ailleurs été endommagé, forçant les autorités compétentes à suspendre le service de distribution de gaz naturel il y a une dizaine de jours.

Comme aucune date n'avait été fixée pour le rétablissement du service, les habitants du secteur se sont rués sur les cuisinières électriques et les bonbonnes de gaz. En quelques heures, les magasins étaient en rupture de stock et les habitants durent recourir au marché noir et à ses tarifs exorbitants pour s'assurer le moyen de cuisiner leur repas de réveillon de Noël.

Mais les malheurs n'allaient pas s'arrêter là, la semaine passée de nouvelles pluies très violentes affectèrent la région, ne provoquant heureusement aucune nouvelle inondation, mais fragilisant encore davantage les terres accrochées aux montagnes, provoquant de nombreux glissements de terrain qui, heureusement, ne firent aucune victime.

Quelques jours plus tard, le vingt-trois décembre vers les quatre heures du matin, une forte odeur d'essence réveilla de nombreux habitants qui sortirent dans les rues pour voir ce qui se passait. Un quart d'heure plus tard, une violente explosion secoua le quartier, soufflant une quarantaine de maisons. La boule de feu qui suivit la déflagration parcourut, selon certains témoins, prêts de cinq kilomètres, endommageant plus d'une centaine de maisons supplémentaires. Lorsque la population recouvra ses esprits, c'était pour découvrir par delà les décombres fumants la rivière traversant la région et serpentant entre les rues transformée en véritable torrent de feu.

Les services de secours convergèrent rapidement vers les lieux du sinistre et lorsqu'une aube grisâtre vient éclairer le théâtre de cette nuit tragique, c'était pour révéler la mort de 13 personnes (principalement des enfants) et une centaine de blessés, dont certains dans un état critique. Les hôpitaux de la région ont d'ailleurs rapidement été submergés par l'afflux des victimes.

Rapidement une enquête fut ouverte et révéla que l'explosion provenait d'un oléoduc transportant de l'essence qui traverse la région en longeant la rivière. Des analyses de l'eau de la rivière montrèrent que celle-ci était fortement chargée en hydrocarbure, ce qui semblait confirmer l'hypothèse qu'une fuite de l'oléoduc avait laissé s'écouler de l'essence dans les eaux, essence s'en allant avec le courant jusqu'à rencontrer l'étincelle ou la flamme provoquant la déflagration. Dans un premier temps, les autorités accusèrent d'éventuels voleurs d'essence qui auraient percé l'oléoduc pour voler son précieux chargement.

Il faut savoir que, selon les statistiques fournies par l’Asociación Colombiana de Ingeniería de Petróleos (L'association colombienne d'ingénierie du pétrole, Acipet), les criminels qui s'attaquent aux divers oléoducs du pays volent chaque jour l'équivalent de 1000 à 7500 barils, ce qui représente une valeur quotidienne de 100 000 à 750 000 dollars.

Aussi, l'explication fournie par les autorités paraissait crédible. Pourtant, en début de soirée, le directeur de la compagnie propriétaire de l'oléoduc avarié avouait qu'aucune trace de vol n'avait été détectée, mais qu’on avait découvert qu’en raison d’un glissement de terrain passé inaperçu le pipeline s’était légèrement déplacé, ce qui avait endommagé un joint entre deux tuyaux, joint par lequel l'essence s'était échappée, polluant la rivière et surchargeant l'air de vapeurs explosives. Heureusement, comme le fit remarquer le porte-parole du gouvernement, le service de distribution de gaz naturel avait été suspendu précédemment à cause d’un autre glissement de terrain, ce qui avait empêché cette catastrophe de tourner au véritable désastre.

Plus d'une centaine de familles auront donc passé le réveillon de Noël à la belle étoile, entouré de médecins, psychologues, et de secouristes qui fouillent encore les décombres fumants à la recherche d'éventuels disparus. Étant donné les problèmes de pollution engendrés par l'essence s'étant écoulée de l'oléoduc, les services de distribution d'eau ont été suspendus jusqu'à nouvel ordre.

Bien que vivant à quelques kilomètres de là, je dois vous avouer que je n'ai pas entendu le bruit de l'explosion, mais il est vrai que décembre est un mois particulièrement bruyant, car, bien que cela soit interdit en raison du nombre d’accidents, les Colombiens prennent un plaisir fou à faire exploser des pétards artisanaux à toute heure du jour et de la nuit, faisant vibrer les vitres, sonner les alarmes, aboyer les chiens dérangés dans leur sommeil et pleurer les nouveaux nés.

J'ai bien dû entendre le ballet des ambulances et des pompiers, mais comme nous y sommes habitués depuis le début de la nouvelle vague d'inondations, plus personne n'y prête attention. Comme beaucoup, j'ai donc découvert cette tragédie en écoutant les nouvelles du matin et j'ai encore mieux pris conscience de son ampleur en traversant la zone affectée pour me rendre au centre commercial tout proche... c'est ce qui m'a donné l'envie de vous en parler.

Qu’une population déjà meurtrie par les exactions des différents groupes armés illégaux, fragilisée par les catastrophes naturelles et qui lutte vaillamment pour échapper à la misère soit en plus victimes de tragédies provoquées par le passage de ces immenses oléoducs qui transportent l’or noir des grandes compagnies a de quoi rendre neurasthénique le plus optimiste des hommes.

 

 

 

 


 






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Commentaires (5)

Le candide a dit:

...
Hier, une victime a succombé à ses blessures, ce qui porte à 14 le nombre de morts.
 
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27 December 2011
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Le candide a dit:

...
Le nombre de morts s'élève maintenant à 19 !
 
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29 December 2011
Votes: +0

sourire a dit:

...
de l'info sur le vif.

les aléas de l'humaine condition!
- accident ou négligence... le constat est implacable , et la souffrance immense.

pas d'eau dans le gaz, mais du sang et des larmes...


Notre reporter poète_citoyen le Candide concède là une feuille qui mérite récompense.

la conscience de la douleur loin de l'affect nous ramène à ce que le cri de l'ôm signifie:
- compassion et empathie... les deux mamelles de notre humanité

le ti poulpe en superficielle profondeur

sourire dés_abusé(e)s
...
 
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29 December 2011
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Le candide a dit:

...
Aujourd'hui, le nombre de morts s'élève à 31... et de nombreuses victimes luttent encore dans les hôpitaux
 
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20 January 2012
Votes: +0

Le candide a dit:

...
L'enquête vient de s'achever : ni voleurs, ni éboulement de terrains ayant entraîné la rupture des canalisations, l'entreprise propriétaire de l'oléoduc est pleinement responsable car ce dernier s'est rompu à cause d'un défaut de maintenance et d'entretien.
L'entreprise qui sans doute a voulu effectuer des économies en ne remplaçant pas les pièces usées devra dédommager toutes les victimes.
Hélas, l'argent n'a jamais remplacé les disparus ni effacé les mutilations.
A ce jour, de nombreuses victimes sont encore hospitalisées.
 
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22 March 2012
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