Un an d'hiver

24-07-2011 13:09 - 1673 visites - Flux Ecologie, Animaux, Nature - Ecrit par Le candide - Lire son flux RSS
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Avant toute chose, je tiens à préciser que dans ce billet je parle d'hiver sous les tropiques, plus précisément en Colombie, et que ce que les gens ici appellent hiver correspond en fait à la saison des pluies.

En juillet 2010, comme je vous en avais déjà parlé dans divers articles sur C4N (voir : 95 % de la Colombie sinistrée par les eaux), le phénomène de la Niña a touché la Colombie, provoquant pluies torrentielles, inondations, et glissements de terrain. Pour rappel, la Niña est, selon une définition de l'Organisation météorologique mondiale des Nations Unies : « Un phénomène climatique qui se caractérise par des températures de la mer en surface anormalement basses dans le centre et l'est du Pacifique tropical provoquant des pluies torrentielles dans le nord et l'est de l'Australie, l’Indonésie, l'Asie du Sud Est et le nord de l'Amérique du Sud ; ce phénomène est également responsable de la sécheresse qui touche l’est de l’Afrique équatoriale, la partie centrale de l’Asie du Sud-Ouest et le sud-est de l’Amérique du Sud. »

Ce phénomène exceptionnellement fort cette année (on n'avait plus vu une telle violence climatique depuis au moins 50 ans) s'est prolongé jusqu'au mois de mai 2011, finissant par bouleverser 95 % du territoire national colombien.

Hélas, la fin du phénomène de la Niña coïncidait avec le début de la saison des pluies annuelle, les pluies diluviennes ne se sont donc pas interrompues, continuant à arroser des terres déjà gorgées d’eau, et la Colombie commence à peine à entrevoir la fin de cette longue période d'inondations.

L'hiver dans cette partie du monde aura donc duré un an, laissant de nombreux villages immergés, des milliers d'hectares de cultures abandonnées aux eaux, des troupeaux entiers de bovidés noyés, des infrastructures routières fortement endommagées, de nombreux morts et d'innombrables personnes ayant tout perdu, jusqu'à leur emploi.

Si très peu de régions ont été épargnées, une des zones qui a été la plus touchée aura été la Sabana de Bogota, immense plateau qui culmine à 2.543 mètres d'altitude et qui est considéré comme le grenier du pays puisqu'il abrite la majorité des éleveurs, la plupart des grandes zones d'agriculture et regroupe un grand nombre de serres protégeant les cultures de fleurs qui permettent à la Colombie d'être un des principaux pays exportateurs de ce type de produits.

Il faut savoir que jusqu'au début des années 70, la Sabana de Bogota abritait le plus grand lac d'eau douce de toute la Colombie : le lac de Fúquene. Mais d’importants travaux d'assèchement ont permis d'utiliser les terres très riches qui constituaient le fond du lac. Cette transformation du lac de Fúquene en terrain exploitable a permis l'enrichissement de la région et l'apparition de villes et villages attirant une main-d'oeuvre toujours plus nombreuse.

Les inondations de cette année hivernale auront réduit à néant beaucoup d'efforts et d'espoirs, mais comme le disait un météorologue colombien ce n'est pas l'eau qui a envahi les maisons, mais ce sont les villes qui ont envahi les terrains auparavant recouverts par les eaux, celles-ci n'ont fait que reprendre leur place.

Il faut savoir que les projets d'assèchement du lac de Fúquene remontent pratiquement à l'époque de l’indépendance de la Colombie. En effet, ce projet pharaonique avait été décidé par le Libertador Simon Bolivar sept ans à peine après la Déclaration d’indépendance. C’est en 1826, en effet, que le président de la nouvelle république qui n’était pas encore la Colombie actuelle, a donné le lac de Fúquene au riche industriel José Ignacio París Ricaurte, pour autant que ce dernier s’engageât à complètement assécher la région.

Par cette donation contre la promesse de faire disparaître le lac, Simon Bolivar traduisait par des actes la célèbre phrase qu'il avait prononcée à Caracas en 1812 : « Si la nature s'oppose à nos projets, nous lutterons contre elle et l'obligerons à nous obéir ».

Pour la petite histoire, si la famille de José Ignacio París Ricaurte a bien commencé les travaux d'assèchement du lac, s'enrichissant par la même occasion en exploitant les terres gagnées sur les eaux et en fondant une nouvelle ville où quelques années plus tôt s'ébattaient uniquement les poissons, le gouvernement colombien récupérera les terrains et le lac puisque l'industriel n'était pas parvenu à les assécher complètement.

Par la suite, les nouvelles terres et le lac passeront de mains en mains, toujours contre un engagement de pratiquer jusqu’à leur terme les travaux d’assèchement. Actuellement, la grande majorité des terres de la région et les 30 % de lac qui a survécu appartiennent à l'État qui effectue à ses frais les derniers travaux d'assèchement... travaux qui ont en grande partie été réduits à néant par cette année d'hiver.

Maintenant l’heure est à la reconstruction, mais pas à celle de la nature, mais bien à celle du projet humain et destructeur voulu par le Libertador.

 

 

 

Sources :

Historia de la Laguna de Fúquene, Gobernación de Cundinamarca, 2010.

Historia Contemporánea de Venezuela, Alberto Arias Amaro, Editorial Romor, 1979

Antología Enciclopédica Bolivariana, José Pereyra, Editorial Salesiana, 1989

Humedales de la Sabana de Bogotá, Conservación Internacional Colombia, 2007

 






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Commentaires (2)

Z a dit:

...
Mince ! Je ne savais pas que vous aviez traversé tout cela...
toute destruction est suivie d'une reconstruction...

Par contre je ne comprends pas trop votre dernière phrase : "Maintenant l’heure est à la reconstruction, mais pas à celle de la nature, mais bien à celle du projet humain et destructeur voulu par le Libertador." Que voulez-vous dire ?
 
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03 September 2011
Votes: +0

le candide c a dit:

...
Bonjour Z,

Ce que je veux dire, c'est que, alors que les inondations sont très fréquentes dans la Sabana puisqu'elles se produisent plusieurs fois par années, on insiste pour reconstruire les routes, les murs de contention défoncés, les barrages... au lieu de rendre sa place au lac d'origine.

On persiste à vouloir poursuivre le projet de Simon Bolivar alors que le lac originel revient chaque fois avec plus de force.

C'est comme si on voulait asséché le lac Titicaca et qu'à chaque saison des pluies on déplorait d'importantes inondations obligeant à tout recommencer. À un moment, surtout à notre époque de prise de conscience de l'importance de protéger l'environnement, il me semble qu'il faut parfois laisser la nature reprendre ses droits. D'ailleurs, plusieurs associations colombiennes de protection du site exceptionnel du lac de Fúquene réclament la fin des travaux d'assèchement (mais elles s'attaquent à un lobby très puissant, et là où l'argent parle, peu de chose lui résiste).
 
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04 September 2011
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