Mais si la fraternité désobéit, elle ne renie pas le pape, c'est en ce sens qu'elle se dit non-shismatique. Pour autant, dans la lignée du catholicisme traditionnel, elle ne veut pas reconnaître d'autres religions, d'autres "vérités". Mgr Lefebvre ne s'était-il pas ému de voir, lors des rencontres inter-religieuses d'Assise, une statue de Bouddha sur le tabernacle, jugeant que cela contredisait le premier commandement : "Un seul dieu tu adoreras"?
Le principal reproche fait par les Lefebvristes, outre le fait que désormais Dieu est devenu "tutoyable", réside dans la façon de dire la Messe. Rappelons que depuis des siècles, la Messe catholique a pour but "le renouvellement non-sanglant du sacrifice de Jésus Christ". Pour les Catholiques, la Messe est le point central d'où tout part et tout revient.
Dans l'esprit du catholicisme, la Messe est un moment de communion des âmes entre les croyants, pour lesquels Jésus Christ n'est autre que l'Incarnation de Dieu en homme, Dieu-Homme qui se sacrifie pour sauver l'ensemble des hommes.
N'entrons pas dans un débat qui n'a pas lieu d'être ici, c'est à dire la vérité, ou le fantasme de cette théorie. Le fait est que, pour un Catholique, la Messe représente ce sacrifice, et l'incarne.
Le latin fût utilisée, non pas comme langue du Christ, sachant que Jésus parlait l'araméen, mais comme langue officielle de l'Eglise. La langue latine avait la particularité de réunir les premiers croyants, dans un monde où l'empire romain tenait toute la place, au-delà des langues vernaculaires. Restée intacte, elle ne s'était pas altérée, comme toute langue pratiquée couramment. Elle représentait une forme d'unité entre les hommes.
Au fur et à mesure des conversions, le latin devenait la langue officielle de "ceux qui croient".
Un exemple illustre parfaitement l'intérêt de cette langue : Au cours de la 1ere guerre mondiale, dans l'enfer des tranchées, quelques uns ont organisé une trêve pour le jour de Noël. Allemands, Français, Anglais, Canadiens, assistèrent tous à la Messe, en latin, tous la comprirent. Tous communièrent, durant quelques instants, dans la même langue, transcendant cet instant par là-même, dans une véritable fraternité, par delà les antagonismes.
Mais au tutoiement du Christ, à la disparition de la "langue unitaire", vinrent, au grand regret des traditionalistes, s'ajouter la division par 5 du nombre de signes de dévotion (signes de croix, génuflexions ...), le remplacement des Autels surmontés de crucifix, par des tables de pierre, posées devant les anciens Autels, le prêtre faisant dorénavant face aux hommes, tournant le dos à Dieu.
En effet, Vatican II a tourné l'Autel vers les hommes, là où la tradition considère que les hommes doivent se tourner vers Dieu, comme le prêtre, disant la messe, le fait dans ses célébrations, se mettant face à Dieu, comme les autres fidèles.
Mais Vatican II avait peut-être d'autres ambitions, dans un monde de plus en plus petit, où les catholiques n'étaient plus tous européens, mais de cultures diverses, dans un monde où le communisme athéiste occupait un large espace : se rapprocher des peuples non-européens. Dans les Evangiles, Jésus évoque le premier commandement : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force et de toute ta pensée" le mettant à égalité avec "tu aimeras ton prochain comme toi-même".
Se rapprocher des hommes, se rapprocher de Dieu, deux façons de servir Dieu, deux faces du catholicisme, dans lesquels la tradition et l'après-Vatican II sont peut-être compatible, même si les prêtres d'après Vatican II perdent des fidèles, tandis que les traditionalistes en gagnent, même si, en s'aventurant au-delà des anciennes traditions, le catholicisme après Vatican II perd une bonne partie du sens qu'elle avait acquis avec le temps, par des messes plus dépouillés et plus libres, trop proches, selon les traditionalistes, du protestantisme.
Les évêques "réintégrés" ne le sont pas encore tout à fait, comme le dit
un article du journal "La croix". Tout n'est pas encore réglé. Ils sont les évêques intronisés par Mgr Lefèbvre en personne, pour transmettre la tradition de l'Eglise, telle qu'elle se vivait avant le concile et telle qu'elle est restée pendant si longtemps. Il est plus que symbolique de les réintégrer, mais il ne s'agit que d'un premier pas : la réconciliation n'est pas encore consommée, il leur faudra reconnaitre l'autorité du pape pour cela et reconsidérer le concile.
Savoir si l'un de ces évêques a le bonheur de plaire ou non aux juifs est secondaire dans cette réconciliation. Après la discorde au sujet du pape Pie XII, qu'un rabin défend dans
son livre, en mettant en avant les rescapés des suites de son action, dans le mépris silencieux des grands journaux, cette nouvelle présentant le négationisme d'un évêque ne représente pas la pensée de Rome. Dieu seul sonde les reins et les coeurs...
Enfin la presse ne se base que sur des critères qu'elle édicte elle-même pour juger du catholicisme. L'élection du pape se transforme en plébiscite pour un pape originaire d'Afrique, elle émet des voeux (pieux, bien sûr...) pour l'ordination des femmes et demande le mariage des prêtres... Elle devrait sans doute prendre la mesure des choses comme elles sont : le pape n'est pas un prince du monde, l'Eglise n'est pas un parti politique.
Enfin, l'antisémitisme de l'Eglise sonne trop souvent comme une farce : il va de soi que le christianisme, issu du judaïsme, ne lui est pas en tous points conformes. En cette année de commémoration de Saint-Paul, il sera redit que Saul, premier nom de Paul avant sa conversion, martyrisait les chrétiens. Si le judaïsme ne reconnait pas Jésus comme le Messie, il va de soi, que pour les chrétiens, le judaïsme est dans l'erreur... Cela n'empêche pas le dialogue... Le judaïsme n'est pas une race, c'est un courant religieux.
Mais comme le dit Mgr Fellay, dans son communiqué sur les propos de Mgr Williamson : "Il est évident qu'un évêque catholique ne peut parler avec une autorité ecclésiastique que sur des questions concernant la foi et la morale. Notre Fraternité ne revendique aucune autorité sur les autres questions. Sa mission est la propagation et la restauration de la doctrine catholique authentique, exposée dans les dogmes de la foi."
L'Eglise est en difficulté depuis Vatican II et cherche sans doute, à travers son unité, un nouvel élan. En son temps, Brassens chantait déjà "Sans le latin, la messe nous emmerde". En soi, les traditionnalistes ne font qu'appliquer la tradition de l'Eglise jusqu'à Vatican II, il n'est donc pas illogique que Rome finisse par les reconnaitre, d'autant qu'ils ne sont toujours déclarés dans sa lignée... ou tout au moins spirituellement fidèles à Rome, Rome qui pourrait leur trouver un statut spécial au sein de l'Eglise, si la réconciliation se confirme.