Alors que se profile le match France-Galles, le coeur n'est pas à la
sérénade tant le rugby français semble voguer à vue, ballotté au gré
des adversaires et des compétitions. Le temps où le coq terrassait
l'ovalie européenne s'apparente à de bien lointaines archives, on y
associerait presque des images en noir et blanc...
Pourtant, le passage au professionnalisme paraissait plutôt bien digéré
malgré quelques relents malheureux entre ligue et fédération, presque
une tradition pour un sport qui s'en inspire tant. Les clubs du Top 14
n'assuraient ils pas le spectacle, les quelques chocs remplissant
d'aise les travées des grands stades de notre pays ? C'était peut être
oublier un peu vite que derrière les très riches et médiatiques Stade
Français ou Toulouse, des grands noms s'épuisaient sans pouvoir suivre
: Agen, Béziers, Colomiers, Grenoble, Narbonne, Pau, Tarbes ont
rejoints tour à tour la pro D2. Des clubs emblématiques aux nombreuses
finales, des lieux de formation incomparables pourvoyeurs de nombreux
internationaux. Rayés de l'élite.
Dans le même temps le championnat
français s'ouvrait aux talents des joueurs étrangers, cette saison le
Stade Français en compte treize dans son effectif, Clermont quinze,
Toulon... 27.
Toulon qui cristallise toutes les errances d'un sport
où l'argent s'est cru roi au point de se limiter à un vaste marché
planétaire du transfert pour conquérir à grands coups de chèques le
précieux bouclier. Aujourd'hui Toulon ne veut pas redescendre et compte
sur ses non-mercenaires pour sauver ce qui peut l'être.
Et pendant
ce temps, les jeunes joueurs français doivent se contenter de miettes
de matchs, même topo pour les joueurs confirmés aux postes
stratégiques. On notera ainsi que les deux meilleurs marqueurs de
l'actuel championnat se nomment Brock James et Andy Good et que les 5
meilleurs marqueurs d'essais sont aussi étrangers. Le constat est
d'ailleurs le même en Pro D2 ce qui accentue le malaise d'un rugby
national sacrifié sur l'autel de la réussite économique immédiate au
grand desarroi de l'équipe nationale. Une équipe nationale comme
frappée par un conflit récent, incapable de disposer à la charnière
notamment d'un duo performant, régulier et un tant soit peu
expérimenté. C'est une équipe sans guide ni gouvernail
qui s'engage à chaque match vers l'inconnu avec des passages parfois
géniaux parfois bien inquiétants. Avoir terrassé 22/13 la modeste mais
joueuse et valeureuse Ecosse, et ses 25 000 licenciés, quand on annonce
262 000 pratiquants hexagonaux, cela n'augure rien de bon d'autant que
se profile à l'horizon le redoutable Pays de Galles qui compte presque
deux fois plus de licenciés... que l'Ecosse (42 000).
Le recours
massif aux joueurs d'autres hemisphères est donc bien pénalisant mais
il n'est pas la seule cause : on peut citer aussi le trouble jeu
fédéral pris d'assaut par les anciens, la politique élitiste de la
ligue se coupant du rugby de village, vieillot peut être mais source
des talents, le battage médiatique concentré sur quelques noms
ronflants, barbu scénarisé ou calendrier osé, la gestion des clubs
refusant tout salary cap ou partage des forces. Bourgoin Jallieu voit
partir son principal sponsor cette saison, mais combien de grands
joueurs ces dernières années ? A ne plus être qu'un faire-valoir
atomisé par les gros aujourd'hui.
Cerise sur le gâteau, il nous
restait un domaine d'excellence : l'encadrement. Aprés le départ du
surcôté et mercantile Bernard Laporte, on pouvait espérer voir
s'installer un de ces techniciens-stratèges enviés voire employés par
d'autres contrées. Il n'en fut rien. En choisissant un duo d'anciens
joueurs dépourvu de la moindre expérience à ce poste, la FFR a obtenu
le sublime insipide, l'absolu vide qui constitue aujourd'hui le jeu à
la française que l'on évitera par pudeur de comparer à la french Touch
qui nous fit jadis nous lever. Car il nous est arrivé de ne pas tenir
en place dans le coin d'un virage comme au coeur de notre canapé : de
pousser les petits à 5 mètres de la ligne, de serrer les rangs avec eux
en défense et d'exulter devant un cadrage-débordement d'école qui transperçait
la défense adverse. Mais là voyez-vous, le XV de France va jouer un
vendredi soir de février la peur au ventre de ne pouvoir contrer une
attaque en première main de Jones ou Roberts. Le Tournoi un vendredi,
cinq jour après un choc du championnat impliquant 9 internationaux dont
un déclaré inapte par le staff médical des bleus... la cabane est quand
même un peu tombé sur le chien non ?
Il n'est donc plus sûr que l'on trouve quelques frémissements de
plaisir vendredi car le ballon ovale tricolore, à se vouloir trop
cartésien, en a oublié ce qui faisait son particularisme : un rebond
fantasque et imprévisible, et un esprit si bien résumé par Crabos : "Le
rugby ne se joue pas en 2 mais en 3 temps : Avant, la ferveur; pendant,
la bravoure; après, la fraternité."
La ferveur il ne faudrait pas grand chose pour la transcender alors, soyez braves !
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