Opération « Domino »

07-04-2011 04:46 - 1720 visites - Flux Culture, Livres, Poésie - Ecrit par Le candide - Lire son flux RSS
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Opération « Domino »

Première partie : Un plan simple.

Le général Browsing parcourut du regard l'immense parc qui s'étendait devant la baie vitrée de son bureau de la NSA1 avant de se replonger avec satisfaction dans la lecture du rapport qu'on venait de poser sur son bureau. Tout se déroulait comme prévu et même s'il avait eu des difficultés à convaincre les politiques — comme d'habitude — l'opération « Domino » portait ses premiers fruits.

Il se rappelait ce matin de juin 2009 alors qu'il regardait avec beaucoup d'intérêt les informations sur CNN qui couvraient les événements se déroulant à Téhéran. Aucun des experts, pourtant grassement payés, n'avait imaginé que quelques étudiants se rencontrant sur des sites sociaux seraient capables de soulever les foules et de faire trembler le régime des Ayatollahs.

Le général comprenant immédiatement tous les bénéfices que l'on pouvait tirer de cette agitation populaire monta immédiatement un premier plan, baptisé « Down with the Net » (abattu par Internet), qui prévoyait un soutien discret, mais efficace aux meneurs sur la Toile, appuyés en parallèle par quelques agitateurs judicieusement disposés aux points clefs des manifestations.

Mais la frilosité des décideurs politiques ajoutée au manque de préparation de ce plan imaginé dans l'urgence avait fait capoter l'opération « Down with the Net ».

Cependant, le général Broswing était persuadé que la solution au problème iranien était là, et tandis que s'essoufflaient les révoltes à Téhéran, naquit dans l'esprit de ce brillant stratège l'opération « Domino » !

L'idée était simple, il s'agissait de provoquer des émeutes à distance par l'intermédiaire des réseaux sociaux en ligne dans les pays voisins de l'Iran et, en faisant tomber les dictatures proches, provoquer une réaction à Téhéran comme le feraient des pièces de domino s'entrechoquant. Le plan Domino se divisait en trois phases successives. La première nommée « Freedom of Internet » (la liberté d’Internet) consistait à la poursuite et au renforcement de la diffusion de logiciels permettant aux opposants de crypter leurs messages et de contourner les systèmes de censure.

Cette diffusion se poursuivrait naturellement à travers les diverses ONG à la solde de Washington, permettant ainsi aux jeunes intellectuels du Proche et du Moyen-Orient de se rencontrer virtuellement, de débattre, de critiquer et finalement de se rassembler malgré les contre-mesures déployées par leur gouvernement. Une intoxication se ferait en parallèle pour inonder les forums de messages de supposés rebelles créés de toutes pièces dans les bureaux du NSA afin de conforter les opposants bien réels en leur donnant l'impression de faire partie d'un mouvement important, un véritable raz-de-marée capable d'emporter le régime dans le flot de sa contestation.

La seconde phase « A Way to reality » (un chemin vers la réalité) devait justement créer les outils permettant de transposer la grogne exprimée sur les différents forums en manifestations bien réelles. C'était le point le plus délicat de toute l'opération Domino, car, comme on ne pouvait s'appuyer sur un réveil spontané des populations asservies, il fallait que des éléments extérieurs viennent mettre le feu aux poudres, comme dans toutes révolutions.

Ainsi, il fallait déployer des stringers ( membres spéciaux de la CIA chargés d'infiltrer les milieux hostiles, mais ne faisant officiellement pas partie de la Compagnie et n'étant souvent même pas de nationalité américaine), stringers préalablement formés à l'agitation urbaine et à haranguer les foules. De plus, pour conserver le caractère éminemment secret de toute l'opération, il était indispensable de ne faire appel qu'à des nationaux, ce qui impliquait le recrutement préalable aux États-Unis de réfugiés des différents pays visés par l'opération Domino afin de les former et de les préparer avant de les renvoyer discrètement vers leur pays d'origine pour y accomplir leur délicate mission. Durant cette phase préparatoire, il fallait éviter le recrutement de dissidents trop connus qui seraient immédiatement arrêtés dès leur retour au pays.

Évidemment, comme c'étaient ces stringers qui allaient prendre le maximum de risques, il fallait prévoir une enveloppe budgétaire suffisante pour étouffer toutes les craintes.

La dernière partie, la plus aisée, appelée simplement « The Recolt », consistait à entretenir l'enthousiasme populaire une fois la rébellion démarrée et, si nécessaire, à fournir des armes aux manifestants tout en lançant une nouvelle campagne de désinformation contre le régime en place pour renforcer la colère des foules et provoquer le rejet de la part de la communauté internationale.

Pour la campagne de désinformation, le général Broswing comptait mettre à profit le nouveau média Wikileaks qui était devenu l'instrument rêvé de diffusion de vraies fausses informations. En effet, même si la manipulation des « fuites » révélées par Wikilileaks et savamment téléguidées par le NSA avait failli être révélée par certains autres médias indépendants, le coup de génie du général avait été de donner accès à Julian Assange à de soi-disant documents « explosifs » classés secrets-défense, documents qui ne contenaient en fait que des secrets de polichinelle, mais qui officiellement gênaient terriblement Washington. Puis, d'avoir profité de la paranoïa propre à tout mégalomane en faisant courir la rumeur que la CIA allait profiter d'une obscure affaire de moeurs pour parvenir à attirer le fondateur de Wikileaks sur le territoire américain et l’y réduire au silence.

Tout avait fonctionné à la perfection et les adeptes de complots avaient mordu à l'hameçon comme les naïfs qu'ils étaient, faisant de Julian Assange et de Wikileaks les nouveaux pourfendeurs de l'Empire du mal... auréolant dès lors toutes les informations fournies par le site d'un sceau d'authenticité que peu osait contredire. Il ne restait plus maintenant qu'à polluer le site avec de nouvelles vraies fausses fuites et les médias du monde entier diffuseraient et défendraient les informations fournies par la NSA.

Il fallut plusieurs mois aux stratèges de la NSA pour mettre au point tous les détails de l'ambitieuse opération Domino à laquelle aucune puissance alliée ne pouvait être associée pour préserver le plus complet secret dont dépendait tout le plan. La moindre fuite serait catastrophique et jetterait le doute sur la spontanéité des rébellions à venir, ce qui serait irrécupérable, car ce genre de manipulation ne pouvait fonctionner qu'une seule fois et à aucun moment les dés ne devaient paraître pipés !

Ainsi, pour réduire les risques, il fallait limiter au maximum le nombre d'intervenants et la NSA décida de n'inclure dans l'opération aucune autre nation, ni même aucun service en dehors de ceux de la NSA et les plus hautes sphères du gouvernement.

Les stratèges de la NSA décidèrent également de lancer l'opération à partir de pays modérés qui, tout en n'étant pas des exemples de démocratie, n'étaient malgré tout pas des dictatures sanglantes et féroces. Ce ne serait qu'en fonction du succès de ces premières « attaques », qu'on étendrait progressivement l'opération aux pays voisins pour, de proche en proche, se diriger vers l'Iran !

En novembre 2010, le général présenta son projet à la Maison Blanche qui l'accueillit avec une certaine réserve. Mais Broswing, grâce à sa longue expérience et à sa connaissance du milieu politique, parvient finalement à arracher un « oui » timide de la bouche du président et la décision de démarrer l'opération Domino en Tunisie fut prise dans les jours qui suivirent.

Maintenant, l'opération Domino était pleinement lancée et les premiers résultats s'étalaient déjà dans le rapport que venait de lire le général, lui arrachant un sourire de satisfaction. Jamais opération de déstabilisation de régimes ennemis n'avait été si peu onéreuse en moyens humains et financiers.  C'en était presque obscène de voir l'empressement avec lequel les têtes pensantes du monde dit « libre », qui d'ordinaire ne manquaient jamais ne fustiger les États-Unis, se bousculaient à présent pour surenchérir sur le prétendu « réveil arabe ».

Vraiment, pensa Broswing, Internet était la meilleure invention faite par ses prédécesseurs du NSA pour contrôler et diriger les masses où que ce soit dans le monde et le plus admirable c'est que ceux qui étaient manipulés étaient convaincus d'agir de leur propre chef et étaient persuadés que la Toile était l'instrument de la liberté d'expression.  Quel dommage, se dit le général, qu'il ait fallu tant de temps avant que les politiques ne se rendent compte de ce qu'on pouvait faire avec ce merveilleux outil... mais peut-être avait-il fallu attendre que les populations s'en saisissent pour se l'approprier, ce que la télévision n'avait jamais pu faire, les moyens techniques en réservant l'utilisation aux techniciens et financiers.

 

A suivre…

 

1 : La NSA (National Security Agency, en français: Agence de sécurité nationale) est un organisme gouvernemental des États-Unis, responsable de la collecte et de l'analyse de toutes communications, tant militaires et gouvernementales que commerciales ou personnelles, par tout mode de transmission (courrier, radiodiffusion, téléphone, Internet ou par tout autre mode de communication). La NSA est les yeux et les oreilles de tout le système de sécurité américain.

Note de l’auteur : Même si le cadre historique de cette nouvelle est réel, cette dernière reste une oeuvre de fiction. Les personnages eux-mêmes et les lieux où on les décrit sont en partie réels, en partie imaginaires.  Ainsi, ni les personnages ni les faits évoqués ne doivent être exactement ramenés à des personnes, à des événements, aux lieux cités, existants ou ayant existés, ni témoigner d’une réalité ou d’un jugement sur ces faits, ces personnes ou ces lieux. Toute coïncidence serait purement fortuite et la responsabilité de l'auteur ne pourrait être engagée.

 






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Commentaires (3)

SOPHY a dit:

...
Chouette, un roman d'espionnage, une fresque historique, un feuilleton à épisodes ????

Je vais lire çà à tête reposée.
Merci, le Candide, de nous faire cadeau de votre imagination.

@mitiés

Sophy

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07 April 2011
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gergovia a dit:

...
Super et tellement bien vu!
 
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07 April 2011
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Ludo a dit:

...
Et en plein dans l'actu! super!
 
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08 April 2011
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