L’affaire Clearstream rappelle que le blanchiment d’argent est toujours pratiqué avec envergure dans le monde entier par des entreprises, des individus, des politiques et des organisations criminelles.
Les rouages sont méconnus par le grand public qui pense toujours aux paradis fiscaux comme apanage des truands et services secrets. Pourtant, les individus et les entreprises, petites ou grandes, forment un bloc majoritaire dans l’utilisation des paradis fiscaux. Tentative d'explication.
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Un paradis fiscal ou plateforme offshore est un territoire qui jouit
primairement d’une fiscalité alléchante et du secret bancaire. Dans «
Les paradis fiscaux », Grégoire Duhamel définit le paradis fiscal selon
les critères suivants : existence de comptes à numéro, secret bancaire,
absence de taxe à valeur ajoutée, importance des banques et
établissements financiers, avantages fiscaux, existence de sociétés
écrans.
Il est mondialement recensé entre 60 et 100 paradis fiscaux,
dont la plupart sont concentrés en Europe et Amérique Centrale. Les
paradis fiscaux sont apparus avec les ports libres de la Grèce Antique,
mais c’est le phénomène de la mondialisation au XXème siècle qui a
multiplié ces petits Etats fiscalement avantageux. Ces micros
territoires ont sauté sur le filon de la législation fiscale
inexistante ou faible afin d’attirer de gros capitaux étrangers et
générer des revenus autrement difficiles à trouver. Les grandes nations
ne sont pas innocentes dans la multiplication des paradis fiscaux
puisque la majorité de ces derniers sont toujours sous tutelle d’une
grande puissance. Par exemple, Andorre et Monaco sont liés à la France
; Gibraltar, Jersey, l'Irlande et l'Ile de Man sont liés au Royaume-Uni ;
Les Bahamas et les Bermudes sont liés aux Etats-Unis. Il existe donc un
consensus international au niveau des instances politiques et
financières afin de laisser les paradis fiscaux exister et se
développer.
L’utilisation des paradis fiscaux est quasi-également répartie en 3
tiers : 35% d’entreprises, 30% de particuliers et 35% d’organisations
criminelles. Le phénomène récent est l’augmentation du nombre de PME à
la recherche de solutions offshore.
Voici comment un gérant de société en Andorre m’explique les opérations
classiques de blanchiment d’argent qui impliquent 3 phases
complémentaires ou indépendantes : le prélavage, le lavage et le
recyclage.
Le prélavage
Tout d’abord, il faut disposer d’un ou plusieurs comptes dans un ou
plusieurs paradis fiscaux. Ensuite, l’opération de prélavage consiste à
déposer de l’argent liquide sur le compte offshore afin de faire
rentrer ces capitaux dans le système financier.
Le lavage
Le montage consiste à effectuer des virements depuis une société
hébergée dans un pays taxé vers de multiples sociétés écrans hébergées
dans des paradis fiscaux. À plus petite échelle, une société peut
effectuer une commande à un prestataire offshore. La prestation est
surfacturée et la différence est rendue en espèces moins une commission
dégressive en fonction du montant.
Le recyclage
Il s’agit de réintroduire des fonds, hébergés dans un paradis fiscal,
dans le système économique légitime. Cette opération suit l’opération
de prélavage ou lavage. C’est par le biais d’acquisitions immobilières
ou financières et de création ou d’achat d’entreprises que l’argent
réintègre des activités économiques légitimes. Alternativement, les jeux
d’argent, les antiquités, les tickets gagnants de courses de chevaux, ou
encore de loterie, et les cartes bancaires de d’établissement financiers offshore
sont autant de moyens d’introduction illégale de capitaux dans
l’économie légitime.
D’après le Fonds Monétaire International (F.M.I), le phénomène du
blanchiment d’argent représente entre 2 et 5% du Produit Intérieur Brut
(P.I.B) mondial. De plus, la moitié des flux de capitaux, estimés entre
600 et 1500 milliards de dollars, transite par les paradis fiscaux.
Les moyens de lutte contre le blanchiment d’argent sont intensifiés à
la suite des attentats du 11 Septembre. La plupart des paradis
fiscaux ont accepté de prendre certains engagements en matière de
coopération, mais cela concerne surtout les affaires liés au
terrorisme, trafic de drogue, prostitution et vente d’armes. Ainsi, le
laxisme reste toutefois de mise pour la vaste majorité des transactions
illégales qui restent opaques pour la justice des pays sources. L’autre
moyen de lutte est une certaine tendance à l’attractivité fiscale de la
part des grandes nations afin d’endiguer l’évasion de capitaux.
Au final, le paradis fiscal reste un pivot de la mondialisation
libérale. En effet, l’argent sale doit être recyclé afin de profiter au
système économique mondial. Malgré les effets d’annonce, le laxisme
envers ces territoires juridiquement singuliers n’est pas près de
s’arrêter.