233125 avis
Je suis né poussière... |
|
| 12-02-2012 23:00 - 1112 visites - Flux Culture, Livres, Poésie - Ecrit par supertitom - Lire son flux RSS | |
Je suis né poussière et aujourd'hui le suis redevenu. J'avais tout pour réussir, une femme, des enfants, un travail que j'aimais, des revenus confortables, pour autant, comme mes proches et amis je n'ai pu échapper à cette triste et inéluctable fatalité.
J'avais tout pour réussir ma vie, et ma vie fut en soit une réussite bien que ma fin fût plus précoce que prévue. Tout avait été très vite, les valises à peine faites, il m'avait fallu partir pour un long voyage sans retour possible, accompagné des miens, sans but clairement défini. Un voyage au bout de la nuit pour un crépuscule déjà minuté. Un voyage dans l'obscurité d'une nuit morbide, sous une lune sans éclats, et en l'absence d'étoiles guidant mon regard. Comme beaucoup j'avais quitté bien malgré moi, la folie des nuits parisiennes, l'ivresse des dédales de Montmartre, pour filer à travers les rails vers des paysages moins festifs, et beaucoup plus grisonnants. A l'arrivée vers cette nouvelle terre, j'avais cédé aux sirènes vestimentaires, retirant un complet bleu dont mon trajet avait eu raison, pour arborer ce qui était pour mon employeur le "plus beau et convenable des costume". Un complet rayé noir et blanc, aux couleurs fades c'est certain, mais dont l'éclat ressortait "grâce" à cette touche éphémère de couleur, rappelant les plus beaux champs de tournesols.
J'avais quitté mon deux pièces parisiens pour un foyer moins reluisant mais qu'importe, j'étais en vie, et c'est tout ce qui comptait en réalité. Admirant le ciel monotone et la fumée sortant des cheminées rougeâtres, j'avais trouvé un nouveau travail qui m'était "tombé dessus" sans que je n'ai réellement le temps de l'accepter. Un travail peu glorifiant, rébarbatif, mais là encore, qu'importe, seul comptait cette joie d'être en vie et de se réveiller chaque matin avec les poumons emplies d'air. Mes proches étaient là eux aussi, tout du moins dans les premiers temps, car les aléas de la vie avaient fait que ces derniers avaient du s'éloigner à nouveau, pour partir un peu plus à la campagne, notre nouvelle "résidence" n'étant plus appropriée à l'éducation de jeunes bambins selon mes responsables. Les adieux avaient été déchirants mais rapides, et promettant aux miens que tout irait bien et que nous serions à nouveau bientôt réunis, je dû retourner à mon dur labeur quotidien tandis que leur véhicule s'éloignait sur le chemin caillouteux sous un nuage de poussière.
Les jours avaient passé, et ma famille était maintenant loin de moi. De nouveaux camarades nous avaient rejoints, s'exécutant eux aussi dans le travail qui était le notre. En signe de ralliement, mes collègues et moi avions sur "conseils" de notre "société" décidé d'apposer sur l'un de nos membres un symbole gravé à l'encre. Un signe afin de ne plus être semblables au reste du genre humain, afin de marquer nous aussi notre différence pour une société en net décalage avec nos aspirations. Un symbole afin de ne plus pouvoir se perdre dans la multitude d'êtres qui peuplaient notre entourage, et de pouvoir à chaque seconde montré "fièrement" à quelle société nous appartenions.
Fort de notre "symbole", de nos apparats, nous avions formé bien malgré nous une communauté dans la communauté, nous étions la force vive de notre société. Une main d'oeuvre peu couteuse mais solidaire, qui ne comptait pas les heures, et se contentait de peu. Une main d'oeuvre qui pourvu que l'occasion lui soit donnée d'admirer encore une fois les premiers rayons journaliers de l'astre faiseur de chaleur, était capable de se tuer à la tache pour son employeur.
Pas un jour ne passait sans que nous ne soyons dans l'expectative d'un accident tragique, d'une maladie incurable, d'un sommeil irréversible. Pour autant, notre volonté d'homme nous poussait jour après jour à croire en la vie, à croire en des jours meilleurs, à croire en une fin heureuse pour nous tous.
Cela faisait maintenant plusieurs mois que les miens m'avaient quitté, et malgré toutes mes tentatives, je n'avais réussi à avoir la moindre nouvelles d'eux. Tout comme mes collègues, l'absence de téléphone et de papier à lettres, nous avaient empêché d'en savoir d'avantage, pourtant nous nous prêtions souvent le soir à rêver qu'ils allaient bien, qu'ils vivaient heureux et en toute quiétude, pendant que nous nous acharnions à satisfaire les désidératas productifs de notre entreprise.
Le temps passait, et j'avais oublié bien des choses de ma vie d'avant. Les visages de ma femme et mes enfants s'estompaient au gré des jours, et mes compagnons d'infortune étaient devenus ma seule "famille". De simples inconnus il y a encore quelques mois, quelques années, ils étaient devenus ma motivation, mon air, ma vie. Certains nous avaient quitté sans adieux, "préférant" fuir un quotidien devenu inhumain, mais d'autres tout comme moi tenaient le coup tant bien que mal.
Je me rappellerais longtemps de cette journée de printemps. Le soleil était au rendez vous, la chaleur cuisante, et certains volatiles ailés s'étaient réunis pour nous faire part de leur douce mélancolie. Pour ma part, j'avais été convoqué comme quelques uns de mes amis à me rendre dans un bâtiment jusqu'alors inconnu. Notre supérieur hiérarchique nous avait informé que nos efforts avaient payé et que nous allions pouvoir quitter glorieusement notre société après lui avoir été fidèle tant de temps et avoir fourni un tel acharnement à la tâche. Heureux de quitter cet endroit devenu mon pire cauchemar, je rassemblais tout souriant mes modestes effets, et m'avançais avec les autres "lauréats" vers cette maisonnée mystérieuse après avoir fait mes adieux à quelques uns d'entre nous qui restaient ici pour reprendre le flambeau.
Arrivés à l'intérieur, un éphémère discours d'adieux mélangé de faux semblant de remerciements nous mura les oreilles. Après un discours rapide, bref, concis, dont je n'avais seulement compris que quelques brides, nous fûmes "inviter" à nous faire un brin de beauté collectif dans la "luxueuse" salle de bains de la société. Prenant notre courage à deux mains, nous avions donc tous ensemble filé vers cet "eldorado" de la propreté afin d'être présentable auprès de nos familles respectives. Il faut avouer que l'occasion ne nous avait été que peu donnée de nous faire beau ces derniers mois, et que cette proposition inattendue n'en était que plus appréciable. Entassés dans la pièce aux murs grisonnants, nous entendîmes la porte se refermer avant qu'un "doux" sentiment de fatigue ne nous submerge. L'air s'était amoindrie, l'étourdissement de mon encéphale se précisait, et bientôt je fus obligé de m'adosser au mur de la pièce pour ne pas tomber tandis que certains de mes camarades s'allongeaient sur le sol. Peu à peu l'endormissement me gagnait, mes paupières devenaient lourdes, très lourdes, et une sensation de brûlure m'avait embaumé les poumons.
La seule chose dont je me souviens aujourd'hui de cette journée, c'est cette chaleur diabolique qui a gagné mon être quelques minutes après cette douche imposée. Une chaleur indescriptible qui a saisie mon être à jamais, m'ôtant toutes formes d'Humanité au rythme où m'embrassaient les flammes ardentes de l'injustice. Aujourd'hui je contemple depuis quelques années avec mes compagnons, ce lieu qui m'a vu évoluer durant plusieurs années, et pour lequel j'ai sacrifié ma vie. Un sacrifice qui m'aura fait perdre mon sang, ma chair, ma destinée, et pour lequel j'aurais malgré moi tout donné. Me voici donc là, adossé à mon talus, "admirant" les flots de passants qui ne cessent de venir s'émouvoir des restes de notre entreprise, entreprise qui ferma ses portes en 1944 au rythme de l'invasion des premières formes de "touristes" venus visiter notre lieu de "villégiature". Aujourd'hui je ne suis plus rien, mais mon âme restera à jamais gravée à cet endroit, ce lieu de labeur et d'infortune, traversé jadis par des centaines de milliers de personnes, toutes aujourd'hui adossées au flanc de la colline qui surplombent ce vestige de l'Histoire, ce vestige de l'Humanité.
Je suis né poussière et suis redevenu poussière, pour autant mon âme ne cessera de hanter cet endroit devenu symbole d'une lutte perdue, devenu le "musée" d'une époque inhumaine et de torture sans nom.
Commentaires (23)
Ludo a dit:supertitom a dit:
Ludo a dit:
supertitom a dit:
jennyphère a dit:
Mozarine a dit:supertitom a dit:
supertitom a dit:
eleina piter a dit:supertitom a dit:
supertitom a dit:
supertitom a dit:
joaq08 a dit:
Hasta Siempre a dit:
Ludo a dit:
supertitom a dit:
supertitom a dit:
supertitom a dit:
supertitom a dit:
titemaman a dit:jp.visee a dit:supertitom a dit:supertitom a dit:Ecrivez un commentaire
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
Entreprises & commerces: publiez vos communiqués sur C4N
|
Trouver un article publié sur C4N
Qui écrit sur C4N ?
|
Depuis 2007 un euro gagné par article exclusif publié sur C4N
|
Infos Reporters
les revenus publicitaires sont reversés aux reporters, commentateurs et à des associations humanitaires.
Date prévisionnelle de versement des droits d'auteurs du mois d'avril :
10 juin

