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Haïti : le choc des photos |
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par Jef Tombeur 1568 hits son flux
flux Tribune libre
Il y a
certainement mieux à faire, aujourd’hui, que de se livrer à de la sémiologie
sauvage. Haïti n’en a guère besoin, mais on peut se dire – cyniquement ? – qu’évoquer encore et encore Haïti à tort
et à travers (d’autres événements que le séisme) ne sera pas vain. Au risque de
faire perdurer et d’entretenir des conceptions malsaines ? Au risque de
faire figurer HAARP dans une contribution et attirer ainsi l’attention plus « efficacement »
qu’en s’intéressant à l’initiative du président sénégalais Abdoulaye Wade ?
L’ « enfer » haïtien a été suffisamment pavé de trop de « bonnes »
intentions pour ne pas submerger la réalité par les effets pervers de la
naïveté…
![]()
Un journaliste
californien se demandait comment des villes en faillite, ne pouvant plus assurer leurs programmes
sociaux (dans des Pays Baltes, les salaires des enseignants ont été réduits de 40 % ;
en Californie, ce jour, on lit « Vallejo Files for Bankrupcy Due to Budget
Woes » et les syndicats de pompiers et de policiers vont faire appel
de cette décision), ont pu dépêcher des
équipes de sauveteurs à Haïti. J’en avais fait état, et ce n’est sûrement pas
ce genre de questionnement qui permet de faire visionner des publicités sur Come4News. De même, s’interroger sur la décision du
parlement sénégalais de faciliter l’arrivée d’Haïtiennes et Haïtiens en Afrique
ne va pas générer autant de clics qu’un prêchi-prêcha sur la nudité des
fillettes.
Commençons donc
par là, cependant. « Après avoir dégagé
une enveloppe d’un million de dollars (500 millions de FCFA) en guise de
soutien aux sinistrés du séisme du 12 janvier dernier, Wade s’est adressé (…)
aux parlementaires en session d’urgence. “Dans
tous les pays africains, il y a des millions de kilomètres carrés tout à fait
inoccupés (...) Le Sénégal est prêt à offrir une région de son pays aux
Haïtiens” avait promis Me Wade. Les
parlementaires ont décidé de débourser 50 millions de FCFA et les membres du gouvernement,
les directeurs de sociétés nationales, les présidents de conseil
d’administration et le secteur privé sont invités à verser une “contribution
volontaire sous forme de journées de salaire au peuple frère haïtien”. Il est d’ailleurs envisagé l’organisation
d’un téléthon pour mobiliser le maximum de fonds pour le peuple haïtien. »
(source : AfriScoop).
Je ne suis pas de
ceux qui, après avoir traîné quelques semaines dans deux ou trois pays africains,
même en autostop (en camion de mélasse sur une piste défoncée aux trous masqués
par des restes des pluies) vont vous expliquer l’Afrique. Quelques
interprétations trop hâtives de conversations avec un ethnologue (Guillaume
Thiery, doctorant, auteur de « Parler au nom de l’Afrique », Espaces militants et mobilisations
politico-culturelles au Nigeria) ne me permettent pas d’aborder ici le
sujet.
Je ne connaissais
guère Haïti avant le séisme, si ce n’est justement au travers de conversations
avec une « coopérante » d’une organisation internationale (elle a été
réaffectée récemment à Jacmel), de rares lectures, quelques échanges à
Évitons de trop
charger les mots, n’accordons pas de signification trop hasardeuse aux
rapprochements qui peuvent évoquer des « apparentements terribles ». Je ne
sais pourquoi EDF Suez, dont les augmentations tarifaires vont grever le budget
de nombreux ménages français, va
apporter une première dotation d’urgence de 250 000 euros à Haïti.
Peut-être est-ce que l’ONG qu’elle soutient, Électriciens sans Frontières, et
les élus du Comité d’entreprise, qui ont pesé sur cette décision. Peut-être les
services de communication ont-ils aussi décidé que, au moment où naissait la
polémique sur le double salaire d’Henri Proglio (redevenu « simple » depuis
et plus proche de celui de Michel Lucas,
du Crédit Mutuel-CIC), parler d’autre chose ne serait pas malvenu. Je sais que d’accoler HAARP et Haïti n’est pas
innocent, mais, naïvement, je ne sais pas ce que cela peut induire durablement.
En revanche, oui,
un bon dessin vaut parfois, comme celui de Plantu dans Le Monde, plus qu’un long discours et une bonne photo, comme
ci-dessous, celle de Brooke Shields enfant, nue, cotera sans doute bien davantage que les
tableaux et œuvres des artistes haïtiens. Cela a bien sûr « à voir »,
en tout cas davantage que HARRP et Haïti : le 11 février, jusqu’au 9 mai,
le musée des Arts décoratifs ouvrira une exposition « La Publicité au
secours des grandes causes ». Avec la
marque de t-shirts Monsieur Poulet pour « une démonstration graphique de son engagement dans le développement
durable et le commerce équitable ». Même les dindons se doutent que la
main qui se tend est aussi celle qui va les prendre par le cou. Ainsi des
Haïtiennes et des Haïtiens. J’en parlerai plus longuement avec Natacha
Giafferi-Dombre qui infirmera ou non. Nous avons déjà abordé la perception de l’aide
en Ayiti. Ce n’est pas le genre de question auquel on apporte des réponses
simples.
Je n’ai pas non
plus de réponse au-delà du lieu commun à propos de la photo qui a été choisie
et « ambiancée » par le titre « au
cœur du malheur » dans la « ville
martyre ». Natacha
Giafferi-Dombre l’avait vue à la devanture d’un kiosque, elle était atterrée.
Elle l’évoquait brièvement, avec une tierce personne, je n’ai pas interrompu la
conversation qui s’est portée très vite sur d’autres sujets. Peut-être est-ce
parce que, plus tard, évoquant tant les Blancs que les blans (étrangers, d’Afrique ou d’Asie aussi, en Haïti), elle m’évoquait
la réaction des Haïtiennes et Haïtiens comprenant mal que des gens plus riches
qu’eux s’habillent comme des pauvres pour venir dans leur île. Nous en reparlerons,
comme de cette réflexion, consignée sur l’Internet par Patrice
Manuel-Lerebours, en novembre 2008, à la suite du dernier désastre : « Il est aussi difficile d'admettre, en
évaluant les résultats, que ce que l'on a dit, que l'on a fait, que l'on a
donné n'ont pas empêché le pays d'arriver, non pas au bord de l'abîme, mais bien
au fond du gouffre. Il est difficile d'admettre qu'ayant tout fait pour
satisfaire ses ambitions personnelles, on n'a, en réalité, rien apporté de
concret à la nation qui n'ait eu un rapport direct avec la satisfaction de son
ego. » Cette réflexion ne s’adressait pas prioritairement à la presse
étrangère ou à ceux, Haïtiens « qui se la
coulent douce en terre étrangère », la portée étant plus vaste. Je ne
sais pas si des artistes, des vedettes, des chanteuses et chanteurs blans poseront nus pour « venir en
aide » à Haïti, comme cela se fait de plus en plus pour un peu tout et n’importe
quoi. Je crois savoir que, même lors du carnaval, les danseuses d’Haïti sont
beaucoup plus habillées que leurs homologues cariocas. Saviez-vous que, lors du séisme, les
préparatifs du Carnaval d’Haïti étaient bien avancés ?
La nudité, des
fillettes ou des adultes en général, ne me choque pas. J’aurais certainement
pris la même photo s’il m’avait été assigné de coller aux basques des équipes
de secours. Je n’aurais pas été là pour décider de la position de la titraille
dans la page pour masquer ou non l’intimité de cette rescapée. Je constate que
la photo de Brooke Shields nue, enfant, a été retirée d’une exposition et que
celle de Paris-Match est partout dans
les villes du monde entier (enfin, sans doute pas à l’étal des aéroports d’Abu Dhabi,
de Téhéran, de Java : le service des ventes en aura prévu une autre). J’imagine
que Paris-Match n’a pas fait sa une de la photo de Brooke Shields, 10 ans, de
Gary Gross, prise en 1975, publiée par Playboy
puis Photo, assortie du titre « La
photo qui fait scandale ». Je ne sais pas si, lors du dernier séisme en Italie,
des photos similaires ont été prises et ce qu’elles sont devenues. Je me
souviens en revanche d’une photo d’ouvriers, sous-traitants de la SNCF près d’Épernay,
le visage digne, figé par la mort, alignés côtes à côtes, les corps recouverts
de draps. Je l’avais prise, on ne l’a pas publiée, et j’ai pensé sur le coup :
« cela aurait été des cheminots
français, là, elle serait peut-être parue ; mais comme ce ne sont pas des
gens de la région, qu’ils n’auront pas leurs noms dans le journal… ». À chaud, on ne réfléchit pas, de retour d’un
fait-divers, comme celui qui avait fauché la vie d’ouvriers d’origines
maghrébines, de manière pondérée. J’avais pensé que publier cette photo serait
leur rendre hommage. En fait, il se
serait assurément trouvé des lectrices et des lecteurs pour penser qu’on
tombait dans le sensationnel et qui auraient peut-être obligé à une mise au
point, à des réponses à des courriers du lectorat, &c. J’aurais peut-être alors
suggéré un papier sur les accidentés du travail du BTP, avec des statistiques,
&c. Il est très difficile d’épiloguer sur les raisonnements des unes et des
autres, sur la portée d’une photo. On peut tenter, se gourer.
![]()
À propos de photo, j'attends de voir celle du bichon des deux gendarmes français morts sous les décombres et rescapé grâce à l'acharnement des sauveteurs. Je ne sais si les « émeutes » feront les titres de lundi. Je lis sur un site camerounais, Camer.be , l'article paru sous le titre « Haïti : cessons de les traiter comme des sauvages ». Je vois que, ce lundi matin, on fait état de « 133 personnes (...) dégagées vivantes des décombres depuis le
tremblement de terre qui a fait 112 226 morts, plus de 194 000 blessés
et un million de sans-abri. ». Ne nous attardons pas établir un ratio entre les 150 000 morts estimés désormais, dont beaucoup sont morts après le séïsme du fait des priorités assignées aux équipes, et le temps passé à dégager un bichon. D'autres le feront sans doute...
Sur cette couverture de Paris-Match, j'écrivais ailleurs : « On ne réagit pas à la photo de couverture de Paris-Match, montrant une fillette extraite nue des décombres, si l'on a été sensibilisée aux affaires de pédophilie à Haïti, comme celui du Centre d'accueil des Enfants des rues de Cap-Haïtien, de la même manière qu'on a pu considérer, dans les milieux artistiques, la photo de Brooke Shields, prise nue en 1975 alors qu'elle avait une dizaine d'années… ».
À propos des scientologues et des évangélistes américains, sur Come4News, « VieilleForge » (un contributeur), a fait un petit point sous le titre « Haïti : les vautours ». Les « industriels » sont à l'œuvre. Post-Scriptum : Dans un tout autre domaine, je signale avoir reçu du bulletin de liaison des ergonomes spécialisés dans les interfaces homme-machine un communiqué mettant en cause la publication Ergonoma avec ces commentaires : «
Quelle vision donne-t-on
ici du travail, tandis que les débats actuels épinglent le harcèlement (moral
et sexuel) et prônent la qualité de vie au travail et le respect de l’opérateur
humain ? A quelle vision nauséabonde réduit-on l’ergonomie ? Où sont nos
valeurs, lorsque le marketing supplante à tel point la raison ? (...)
La SELF rappelle que la
promotion de sièges ergonomiques ne doit en aucun cas faire oublier l'élémentaire
respect dû à tous les travailleurs, et en particulier aux femmes. La SELF
condamne la publication de cette page de couverture, discriminatoire, sexiste
et grossière. ».
La Société d'Ergonomie de Langue Française a donc vigoureusement réagi. Je me suis demandé si la revue Ergonoma avait eu d'autres visuels mis à sa disposition par le constructeur. Il semble que oui, et je n'ai pas trouvé cette image en particulier sur son site. Ce n'est pas non plus le lieu de débattre de l'ergonomie de la burqa ou du kilt celte mais il m'arrive parfois de m'interroger sur la presse, ses méthodes, &c. Ce n'est pas donc tout à fait hors-sujet…
Mise à jour du 2 février :
On pouvait s'y attendre, Natalia Vodianova, Kate Moss, Naomi Campbell, Daria Werbowy, Lara Stone , Janeil Williams, encore Amber Valletta et Kristen Mcnenemy auraient « posé nues au profit de l'association Great Ormond Street pour aider Haïti ».
Et puis aussi Amy Fischer si j'en crois cette nouvelle : « Hero of the Day : Amy Fischer Gets Naked for Haïti ».
On lit aussi des trucs étranges, comme le fait que Primera Hora de Porto-Rico, a décelé, dans des photos publiées en ligne par des médecins de Puerto-Rico, quelques-unes montrant ces sauveteurs posant avec des mitraillettes de soldats dominicains et celle d'une femme, sans doute une patiente, à demi-nue. Et cela attire plus l'attention sur Facebook, que les blogues des Haïtiennes et Haïtiens, évidemment.
Jennifer Fisk va poser dans une émission canadienne « How to Look good Naked » et « all the money goes to Haiti and everyone gets to see me in all my glory, so to speak… ».
Nul besoin de prescience pour avoir préfiguré ce défilé de femmes nues voulant recueillir des fonds pour Haïti, c'était parfaitement dans l'air du temps…
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