Calculs
à l’appui : sur un litre de diesel vendu, la marge de raffinage a
représenté en mai 15,7 centimes, contre 6,4 centimes en janvier 2008,
6,0 centimes en 2007 et 2,5 centimes en 1998. D’où cette conclusion : "À
elle seule, l’augmentation de la marge de raffinage explique près de la
moitié (47%) de l’augmentation du prix du diesel depuis le mois de
janvier. Ce phénomène est indépendant de la montée du prix du
baril. Il s’explique par la tension qui existe sur le marché européen
du raffinage du diesel et qui est entretenue par les compagnies
pétrolières". Un porte-parole de Total a réagi à ce communiqué en mettant en avant "les
investissements du groupe prévus dans le raffinage - un milliard
d’euros par an d’ici 2010 - et la poursuite de l’adaptation du
raffinage à l’évolution du marché". Mais que ne l’ont-ils fait
plus tôt, et que de profits amassés entre temps sur le dos des
consommateurs ! On se doutait bien que Total se moquait de nous,
l’UFC-Que choisir en livre la preuve.
Dans ce contexte, avec les conflits sociaux qui
frappent, après les pêcheurs, les chauffeurs de taxis, les routiers et
les agriculteurs, toutes professions captives de l’augmentation des
prix à la pompe, difficile de ne pas relancer le débat sur la taxation
des super profits des compagnies pétrolières. Barack Obama, désormais
candidat officiel du parti démocrate à la prochaine présidentielle
américaine, s’est prononcé pour. Le nouveau ministre italien des
Finances, Giulio Tremonti, également. L’idée fait même son chemin au
sein de l’Eurogroupe, puisque son président, Jean-Claude Juncker, l’a
évoquée comme "une des possibilités qui ont été mentionnées au cours de notre réunion" de mardi dernier à Luxembourg. "Toutes les réflexions doivent être étudiées. Mais je ne dis pas non à cette idée, personnellement. C’est déjà beaucoup". Et en France ? Sarkozy préfèrerait plafonner la TVA,
mais ses partenaires européens ont accueilli cette proposition de façon
plutôt glaciale. Quant à une taxation des pétroliers, l’UMP, en bon petit soldat du libéralisme, a toujours été farouchement contre. Une
position que résumait en mars 2007, avec toute la finesse qui, parfois, le caractérise, le député de Paris Pierre Lellouche : "En
réalité, ce qu’il faudrait, c’est mettre les dirigeants de Total devant
un peloton d’exécution, renationaliser et faire un grand soviet !
Arrêtons cette gué-guerre contre l’argent. C’est vrai qu’en dehors de
la Corée du Nord et Cuba, tout le monde a compris ça quand même. Même
les Chinois, même les Russes..." Les temps changeraient-ils ? La ministre de l’Économie, Christine Lagarde, a déclaré à l’issue de la réunion de Luxembourg : "C’est
certainement une proposition intelligente, mais dont il faut bien
mesurer et les effets et les mécanismes d’application, à l’aune pas
seulement des superprofits mais à l’aune des efforts d’investissement
aussi. Ce que nous avons conclu tous ensemble, c’est qu’il fallait
examiner toutes les pistes, il faut regarder". Mais rester "très
attentifs à toute une série de facteurs : l’attractivité, la nécessité
de l’investissement en exploration et en capacités de raffinage, dont
on sait aujourd’hui qu’elles manquent cruellement". On voit que
Lagarde reste prudente, laissant la porte ouverte à l’argumentaire
classique du chantage qui veut que, si l’on taxe Total, la
multinationale n’aurait plus les moyens de développer ses
investissements et serait même susceptible de quitter la France...
Rappelons
que le compte d’exploitation 2006 de la compagnie pétrolière, publié en
février 2007, juste au moment du début du procès de la catastrophe de l’Erika ,
faisait apparaître le bénéfice record net de 12,585 milliards d’euros.
À peine plus que pour 2007 : 12,2 milliards d’euros. Le résultat pour
2008 part sur les mêmes bases : 3,254 milliards d’euros en bénéfice net
ajusté pour le premier trimestre. Pendant que les professionnels et les
particuliers se saignent aux quatre veines pour payer leur carburant,
cet argent n’est pas perdu pour tout le monde.
PS : La "pompe à profits" de Total ci-dessus vient du site Chercarburant,
qui calcule en temps réel la progression des bénéfices du pétrolier en
parallèle avec le budget qu’il alloue à aux énergies renouvelables.
Olivier Bonnet est journaliste indépendant, blogueur de Plume de
presse et auteur de Sarkozy,
la grande manipulation (Editions Les points sur les i, mai 2008).